En Centrafrique, la consultation et la prise en charge médicales sont-elles gratuites ? Vrai ou faux?

Le novembre 26, 2025
par Centrafrique Check

Selon les articles 1, 2 et 3 du décret n°19.032 du 15 février 2019, qui définit le cadre juridique de la gratuité ciblée des soins dans les structures sanitaires centrafricaines, cette gratuité ne concerne que les enfants de moins de cinq ans, les femmes enceintes, les femmes allaitantes et les victimes de violences basées sur le genre (VBG). Les responsables sanitaires consultés par Centrafrique Check confirment ce dispositif, mais soulignent que son application demeure partielle en raison d’un manque de suivi.

Cette affirmation de gratuité généralisée avait déjà été formulée par Sonia Bindoumi le 22 novembre 2025 dans l’émission politique FRONTAL, diffusée par la Nouvelle Chaîne Africaine (NCA). Lors de ce débat politique consacré aux enjeux de la présidentielle du 28 décembre 2025, elle déclarait que  « toute personne malade pouvait se rendre dans un dispensaire et être prise en charge sans qu’aucun frais ne lui soit demandé». Ses propos, relayés par la page Facebook “236 C’EST NOUS”, ont généré plusieurs centaines de réactions et commentaires, et la vidéo a recueilli plus de 4 100 vues sur YouTube.

Vérification: 

Dans le cadre de son travail de vérification, Centrafrique Check a appliqué une méthodologie rigoureuse : recherche documentaire, analyse du décret de 2019, consultation du ministère de la Santé, enquêtes de terrain dans plusieurs hôpitaux et districts sanitaires, et recueil de témoignages individuels.

Le ministère de la Santé a confirmé l’existence du décret de 2019, mais n’a pas souhaité commenter directement les propos diffusés dans la vidéo, en raison de leur caractère sensible dans le contexte politique actuel.

Interrogé le 24 novembre 2025, Abel Assaye, directeur général de l’hôpital communautaire de Bangui, a fermement démenti l’affirmation selon laquelle les soins seraient entièrement gratuits en République centrafricaine. Il précise que l’établissement applique uniquement un système de gratuité ciblée, limité aux femmes enceintes et aux enfants âgés de zéro à cinq ans, conformément au cadre juridique en vigueur. Selon lui, prétendre que tous les soins seraient gratuits est irréaliste, car « si toute prise en charge était gratuite, comment l’hôpital pourrait-il fonctionner ? ».

Abel Assaye souligne également que l’hôpital ne pourrait pas assurer ses services sans le soutien d’acteurs humanitaires. Il rappelle que Médecins Sans Frontières (MSF) joue un rôle essentiel en prenant en charge certains types de patients, notamment les personnes vivant avec un VIH à un stade avancé, les femmes enceintes nécessitant une assistance médicale spécifique, ainsi que les césariennes. Ce soutien ciblé permet de soulager partiellement les structures publiques, mais ne remplace en aucun cas un système national de gratuité généralisée.

Contacté par téléphone le 24 novembre 2025, le Dr Komoto Sanzema Judicaël, médecin au district sanitaire de Berberati (préfecture de la Mambéré-Kadéï), a lui aussi démenti l’existence d’une gratuité généralisée : « La gratuité est ciblée et ne concerne pas toute la population, contrairement à ce qui a été affirmé. Elle s’applique uniquement aux enfants de 0 à 5 ans, aux femmes enceintes et aux femmes allaitantes. Ce dispositif est financé par le projet SÉNI Plus. Il n’existe donc aucune gratuité universelle à Berberati. »

​​Viviane Kossingou, infirmière à l’hôpital Madame Domitien de Bimbo, a expliqué que « seules les consultations destinées aux enfants de 0 à 5 ans sont gratuites. Pour toutes les autres catégories de patients, les soins restent payants ». Plusieurs districts sanitaires des provinces centrafricaines ont confirmé ces informations.

Parallèlement, notre équipe a mené des recherches documentaires approfondies à partir des mots-clés « prise en charge et soins gratuits en RCA ». Cette démarche nous a permis d’identifier et de consulter plusieurs articles, rapports, publications et documents officiels relatifs à la politique de gratuité ciblée. Parmi ceux-ci figure notamment le décret portant la gratuité ciblée de soins dans les formations sanitaires en RCA signé le 15 février 2019 par le Président de la République centrafricaine Faustin Archange TOUADERA, le Ministre sortant de la Santé publique et de la population Pierre SOMSÉ, ainsi que l’ancien Premier ministre, aujourd’hui Président de l’Assemblée nationale Mathieu Simplice SARANDJI. L’ensemble de ces documents a été examiné et analysé minutieusement par notre équipe éditoriale, afin d’obtenir une compréhension claire et exhaustive du cadre juridique encadrant la gratuité des soins dans le pays.

Selon le décret n°19-032 du 15 février 2019 relatif à la gratuité ciblée des soins dans les formations sanitaires de la République centrafricaine, les articles 1, 2 et 3 précisent ce qui suit :

Article 1 : La gratuité ciblée des soins est instaurée dans l’ensemble des formations sanitaires publiques conventionnées du pays.

Article 2 : Les structures sanitaires privées peuvent appliquer cette gratuité de manière volontaire, à condition de conclure une convention avec le ministère de la Santé et de la Population précisant les modalités d’application.

Article 3 : La gratuité ciblée définie par les articles 1 et 2 concerne exclusivement les enfants de moins de cinq ans, les femmes enceintes, les femmes allaitantes ainsi que les victimes de violences basées sur le genre (VBG).

Gratuités ponctuelles : une réalité, mais fortement limitée

Il existe effectivement des opérations de soins gratuits en République centrafricaine, mais celles-ci demeurent ponctuelles et strictement encadrées. Elles ne constituent en aucun cas une politique nationale de gratuité généralisée. Leur application repose sur des initiatives temporelles, souvent liées à des missions humanitaires de courte durée, à des campagnes de soins gratuits, ou encore à des interventions médicales menées par la diaspora centrafricaine en partenariat avec le gouvernement, venue offrir un appui temporaire aux structures de santé locales.

Le 25 février 2025, 500 habitants du 5e arrondissement de Bangui ont reçu gratuitement des soins médicaux et des médicaments lors d’une campagne médicale organisée par la Force de la MINUSCA.

En octobre 2025, le ministre conseiller à la Présidence, Fidèle Ngouandjika, en partenariat avec les médecins de  mission médicale roumaine, a offert des soins médicaux gratuits à la population dans le quatrième arrondissement de Bangui durant une période donnée. Toutefois, il est important de préciser qu’il s’agissait en réalité d’une mission médicale menée, et non d’un programme de gratuité organisé par l’État centrafricain.

Ces actions restent également géographiquement limitées, se concentrant généralement dans certaines zones urbaines, dans des localités prioritaires ou dans des régions considérées comme particulièrement vulnérables. Elles ne couvrent donc pas l’ensemble du territoire et varient selon les besoins et les capacités logistiques des acteurs impliqués.

La majorité de ces opérations est financée et coordonnée par des organisations humanitaires, en particulier des organisations internationales telles que Médecins Sans Frontières (MSF), la Minusca. Ces initiatives reposent largement sur le financement externe, ce qui limite leur portée et leur pérennité.

De plus, la gratuité ponctuelle peut aussi être associée à des maladies prioritaires identifiées par le ministère de la Santé et ses partenaires, telles que le paludisme, la rougeole ou d’autres pathologies à fort impact sanitaire. Ces programmes visent à réduire la mortalité et à améliorer la couverture sanitaire dans des domaines stratégiques, mais restent dépendants du soutien financier international.

La Stratégie prévoit d’ailleurs la possibilité d’instaurer une gratuité totale dans certaines régions instables, fortement touchées par l’insécurité ou par une situation humanitaire particulièrement dégradée. Toutefois, cette mesure ne peut être appliquée que lorsque des organisations partenaires acceptent d’en assurer le financement et la logistique. Sans leur soutien, ces initiatives sont impossibles à maintenir dans la durée.

Témoignages significatifs

Charly Bahouba, journaliste et correspondant de Radio Guira FM des Nations Unies à Berberati, contacté le 24 novembre par Centrafrique Check, a confirmé :
« C’est totalement faux. La consultation et la prise en charge gratuites concernent uniquement les enfants de 0 à 59 mois ainsi que les femmes enceintes. En dehors de ces catégories, les soins et les consultations sont payants. »

Nadège Voukou, enceinte de quatre mois et rencontrée à l’hôpital de la gendarmerie, a elle aussi contredit cette affirmation :
« Ces informations sont erronées. J’ai commencé mes consultations prénatales il y a une semaine, et elles sont payantes. Cela fait déjà quatre mois que je suis suivie. Si elle parle de MSF, d’accord, mais dans les hôpitaux ordinaires, c’est faux. »

Roger Fiombo, conducteur résidant dans le quartier Fatima, a raconté sa situation :
« Je reviens de la radiologie. On m’avait prescrit un examen depuis jeudi, mais faute de moyens, j’ai dû attendre que ma fille me donne 5 000 francs pour le payer. Ces personnes ne sont même pas à Bangui pour voir la réalité.»

Pacôme Guilembi, informaticien vivant dans le quartier Basse Kotto à Bangui et hospitalisé pour fièvre typhoïde, a tenu le même constat :
« Je suis interné à l’hôpital communautaire, mais la consultation est payante. Le carnet coûte 100 francs et la consultation 2 000 francs, que j’ai dû payer. Où est donc cette soi-disant gratuité ? Même les premiers soins sont facturés. »

Verdict 

L’information selon laquelle la prise en charge et les consultations seraient gratuites pour tous en République centrafricaine est totalement fausse et trompeuse. La déclaration de Madame Sonia Bindoumi lors de l’émission FRONTAL est donc formellement démentie.

Cette affirmation est contredite par les autorités sanitaires du pays, qui rappellent que la gratuité des soins est strictement encadrée par la loi. En effet, le décret N°19 032 du 15 février 2019, relatif à la gratuité ciblée des soins dans les formations sanitaires, précise que seuls certains groupes bénéficient de cette prise en charge, à savoir les enfants de moins de cinq ans, les femmes enceintes, les femmes allaitantes et les victimes de violences basées sur le genre. Les vérifications effectuées par Centrafrique Check confirment que cette réglementation est toujours en vigueur et qu’aucune mesure légale ne prévoit une gratuité universelle. Ainsi, la diffusion d’une information contraire constitue une désinformation, susceptible de créer de la confusion et de tromper la population sur ses droits en matière de santé.