Comprendre l’absence des femmes dans la course à la présidentielle du 28 décembre 2025 

Le décembre 9, 2025
par Centrafrique Check

La divulgation de la liste préliminaire des prétendants à la magistrature suprême centrafricaine pour l’échéance électorale du 28 décembre 2025 met en lumière une réalité alarmante : l’absence totale de candidatures féminines. Cette situation soulève de profondes interrogations quant aux barrières systémiques, sociétales et politiques entravant l’engagement des femmes dans le processus électoral. Nonobstant l’existence de dispositions législatives et d’engagements institutionnels en faveur de l’équité entre les genres, cette carence interpelle. Quelles significations peut-on attribuer à cette exclusion de fait ? Quels prérequis s’avèrent nécessaires pour assurer une représentation plus équilibrée lors des consultations électorales ultérieures ?

Une législation paritaire insuffisamment mise en œuvre

La loi sur la parité adoptée par l’Assemblée Nationale en 2016, conçue pour réduire les disparités entre les genres, démontre une efficacité limitée dans son application concrète. L’absence de mécanismes contraignants ne permet pas d’imposer aux formations politiques la nomination de candidates lors des scrutins majeurs.

Selon Pamela Audrey DEROM, coordinatrice du Réseau des Femmes et Filles Élites pour le Développement (RFFE), cette législation demeure essentiellement « déclarative » et n’a pas encore acquis le statut de norme effective: « Le réseau que je dirige a initié le cercle des femmes candidates pour les élections groupées de 2025. Nous avons initialement mobilisé les femmes, les motivant à se porter candidates. Malheureusement, aucune femme ne figure parmi les candidats à la présidentielle, et seulement 11% des candidatures aux législatives sont féminines. Cela constitue un échec évident, particulièrement au regard de la loi sur la parité qui existe dans notre pays depuis près de 9 ans. Le taux d’engagement politique et d’inscription des femmes demeure insuffisant.»

Elle poursuit par ailleurs que : « De nombreuses candidates n’ont pas bénéficié de l’accompagnement des formations politiques ; selon le code électoral, chaque parti devrait présenter au minimum 35% de femmes aux législatives, mais nous constatons qu’aucun parti n’a atteint ce quota. »

Le même constat est partagé par Sainte Heureuse Naomie Bengue Banguitoumba,  juriste, écrivaine et conférencière engagée en politique : « Pour l’élection présidentielle du 28 décembre 2025, aucune femme ne figure parmi les 7 candidats déclarés. Cette situation constitue un signal d’alarme : elle démontre que l’accès au pouvoir reste verrouillé, non par manque de compétences féminines. La légitimité politique demeure conditionnée par des facteurs extra-juridiques : ressources financières insuffisantes, réseaux d’alliances politiques préexistants, attaques verbales et violences symboliques ou numériques, stéréotypes persistants et parfois même appréhension face à l’exposition médiatique. »

Selon elle, « il ne s’agit pas d’une régression, mais d’un appel à établir un environnement où les femmes ne seraient plus sous-représentées par défaut, mais présentes par choix et par compétence ».

Des obstacles institutionnels et financiers significatifs

Le processus de candidature aux élections présidentielles impose des exigences rigoureuses : versement d’une caution, formalités administratives complexes et déploiement logistique conséquent. Ces critères désavantagent particulièrement les femmes, sous-représentées dans les réseaux d’influence et ayant un accès plus limité aux financements politiques. 

Pour Davy Victorien YAMA, commissaire électoral et porte-parole intérimaire de l’Autorité Nationale des Élections (ANE): « nous n’avons malheureusement reçu aucune candidature féminine pour l’élection présidentielle. Les raisons sont multiples : D’abord, il faut des femmes manifestant l’ambition d’accéder à cette magistrature suprême. Ensuite, les contraintes financières et autres conditions liées aux critères d’éligibilité constituent des obstacles. Il est nécessaire de disposer d’un parti politique solidement implanté, capable de mobiliser un électorat fidèle ; sans ces conditions réunies, la tâche devient ardue. Enfin, nous reconnaissons que notre société est marquée par des pesanteurs socioculturelles qui entravent la participation féminine à ces échéances électorales. Par ailleurs, si nous élargissons notre analyse aux élections législatives et régionales, l’exigence du baccalauréat constitue également un facteur explicatif parmi d’autres.»

Au-delà des restrictions juridiques, les mentalités constituent toujours un obstacle considérable. Les stéréotypes genrés, les discours haineux sur les plateformes numériques et la désinformation ciblant les femmes politiquement engagées rendent l’écosystème politique particulièrement inhospitalier. Ces conditions conduisent certaines à renoncer ou à hésiter à présenter leur candidature. Pour d’autres, la combinaison d’appréhension face au rejet, d’insuffisance de soutien et de faible mobilisation collective explique cette sous-représentation.

De nombreuses femmes occupant des postes de responsabilité déplorent la passivité de certaines institutions et le manque d’initiatives destinées à encourager et former les aspirantes candidates.

Pamela Audrey DEROM témoigne : «il existe également cette appréhension à s’investir dans cet environnement politique perçu comme délétère. Les problématiques de harcèlement et de violences verbales, physiques et autres sont omniprésentes. Ce climat d’hostilité et d’invectives envers les femmes constitue un frein majeur. Lorsqu’une femme s’engage en politique en affirmant ses compétences et sa volonté de contribuer au développement national par son implication dans les prises de décision, elle devient malheureusement une cible privilégiée.»

Quelles stratégies  envisageables pour renverser cette tendance ? 

Diverses propositions émergent, certaines préconisant des mesures structurelles comme l’instauration de quotas, le financement public des candidatures féminines et l’amélioration de la communication institutionnelle valorisant les femmes. D’autres privilégient l’éducation civique et la sensibilisation communautaire pour transformer les mentalités. 

Selon Davy Victorien Yama, commissaire électoral et porte-parole intérimaire de l’ANE «Pour favoriser la participation féminine, il est essentiel que toutes les parties prenantes, notamment les partis politiques et les organisations, défendent les valeurs d’égalité et de parité, et croient sincèrement à la possibilité d’intégrer les femmes dans la gouvernance publique, tant au niveau local qu’à tous les échelons. Notre mobilisation collective est indispensable pour garantir des élections véritablement inclusives

Conclusion

La démocratie centrafricaine ne sera véritablement représentative que lorsque les femmes participent équitablement à toutes les instances décisionnelles. L’élection présidentielle de 2025, qui aurait pu marquer un progrès significatif, souligne au contraire l’ampleur du chemin restant à parcourir. En mettant en œuvre les recommandations des femmes dirigeantes et les réformes institutionnelles nécessaires, nous pouvons encore transformer cette réalité à l’avenir.

Par Jimmy Lakola